La propriété foncière comme acte écologique

La Matrice Capital 2024 9 min de lecture Patrimoine & Propriété

Le dilemme

Il existe, au fondement de toute organisation sociale, un dilemme que chacun tranche sans toujours s’en rendre compte. Ce dilemme oppose deux impulsions légitimes : celle qui porte vers la liberté individuelle et celle qui porte vers la responsabilité collective. Aimer sa liberté par-dessus tout, ou aimer les autres plus que soi — la question a l’air abstraite, mais elle structure concrètement la manière dont les sociétés se construisent, dont les lois se rédigent, et dont les individus se jugent mutuellement.

Ceux qui privilégient la liberté finissent, le plus souvent, par défendre la propriété privée, l’initiative individuelle et le droit de disposer de ce qu’ils ont construit. Ceux qui privilégient la responsabilité collective finissent par défendre la redistribution, l’intervention de l’État et la méfiance envers l’accumulation. Les premiers sont commodément appelés capitalistes. Les seconds, socialistes. Et dans l’immense majorité des cas, ni les uns ni les autres ne pensent à mal. Les premiers ne souhaitent pas l’exploitation. Les seconds ne souhaitent pas l’oppression. Chaque camp répond sincèrement à une partie réelle du problème.

C’est précisément parce que les deux positions sont sincères que le malentendu qui les oppose est si tenace. Et ce malentendu tient en une équation implicite, rarement formulée mais presque universellement admise : posséder, c’est soustraire. Si je possède, quelqu’un d’autre est privé. La propriété serait, par nature, un acte égoïste.

Cette idée mérite d’être examinée avec rigueur. Non pas pour la réfuter par idéologie, mais pour en tester la solidité à la lumière de ce que l’histoire et la sociologie nous enseignent réellement.


Ce que l’histoire enseigne : la chose publique naît de la chose privée

L’un des apports les plus décisifs de la sociologie historique sur cette question provient des travaux de Norbert Elias, et plus précisément du chapitre consacré à la sociogenèse de l’État dans La Dynamique de l’Occident (Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975 ; édition originale : Über den Prozess der Zivilisation, Bâle, 1939).

Elias y démontre, à travers l’exemple de la formation de l’État français, un mécanisme que le sens commun peine à admettre : l’institution publique n’a pas précédé la propriété privée pour la réguler. C’est l’inverse. La chose publique est née de la chose privée.

Le mécanisme est le suivant. Au sortir de l’Empire carolingien, l’Europe occidentale est fragmentée en centaines de seigneuries — des unités de domination privées, chacune exerçant sur son territoire un monopole de la violence et de la fiscalité. Ces seigneurs entrent en concurrence. Celui qui n’accroît pas ses ressources risque de perdre ce qu’il possède déjà. Un processus de concentration s’enclenche, non planifié, non intentionnel, mais structurellement inévitable. Au XIe siècle, des centaines de maisons se disputent le territoire. À la fin du XIIIe siècle, il n’en reste que quelques-unes. Au XVe siècle, le monopole royal s’impose.

Ce qui se produit alors est le point central de la thèse d’Elias : parvenu à une certaine taille, le monopole privé se retourne. Le seigneur devenu roi ne peut plus gouverner seul. Il dépend de ses administrateurs, de ses collecteurs d’impôts, de ses juges. Le monopole personnel devient progressivement un monopole institutionnel. L’appareil d’État émerge — non pas contre la propriété privée, mais comme son prolongement organique.

Elias écrit à ce propos que les « monopoles clefs de la domination ont l’allure de monopoles privés » avant de se transformer, par la complexification des interdépendances sociales, en instruments au service d’une collectivité plus large. L’État moderne, avec son monopole fiscal et son monopole de la violence légitime, est le produit historique de la propriété privée féodale — pas son antithèse.

Cette démonstration a des implications profondes pour quiconque réfléchit au rapport entre privé et public. Elle invalide l’idée selon laquelle ces deux sphères seraient par nature opposées. Elle montre au contraire que le public naît du privé lorsque celui-ci atteint un degré suffisant de structuration. La propriété, loin d’être une soustraction au bien commun, est historiquement le matériau à partir duquel le bien commun se construit.


De la possession à la gouvernance

Si l’on accepte cette lecture historique, le regard sur la propriété change. Posséder n’est pas simplement détenir. C’est gouverner.

La différence est fondamentale et souvent ignorée dans le débat public. Un locataire occupe un espace. Un propriétaire en est responsable. Cette responsabilité confère un pouvoir que rien d’autre ne confère : celui de décider de l’usage d’un bien dans la durée.

Gouverner un bien, c’est pouvoir dire non. Non à la surexploitation. Non à la spéculation de court terme. Non à l’usage qui détruit pour extraire. Un propriétaire qui possède un hectare de forêt a le pouvoir juridique de refuser qu’on la coupe. Un citoyen qui défend cette même forêt a le pouvoir moral de demander qu’on ne la coupe pas. La différence entre les deux est la différence entre une structure et un vœu.

L’état de droit protège le premier. Il ne peut que tolérer le second.

Cela ne signifie évidemment pas que tout propriétaire exerce cette responsabilité de manière vertueuse. Beaucoup ne le font pas. Beaucoup exploitent, beaucoup spéculent, beaucoup négligent. C’est un fait. Mais ce fait ne disqualifie pas le mécanisme — il souligne l’importance de la qualité du propriétaire. Et la qualité du propriétaire est, fondamentalement, une question d’éducation. Nous y reviendrons.


La terre comme cas limite

La terre est le terrain — au sens propre — où cette logique se révèle avec le plus de clarté. Elle cumule deux propriétés que presque aucun autre actif ne possède simultanément : elle est finie et elle est permanente.

On ne fabrique pas de terre. On n’en imprime pas. La quantité de surface terrestre disponible est une constante physique. Et sauf catastrophe géologique majeure, la terre ne disparaît pas. Un bâtiment se dégrade. Une machine s’use. Un actif financier peut perdre toute sa valeur en une journée. La terre, elle, traverse les siècles.

Cela signifie que chaque hectare de terre qui passe sous la gouvernance d’un propriétaire conscient est un hectare soustrait — non pas au bien commun, comme le voudrait le réflexe — mais à l’indifférence. Un terrain sans propriétaire identifié n’est pas un terrain libre. C’est un terrain vulnérable. Il est livré à quiconque veut en tirer le maximum dans le minimum de temps, parce que personne n’a d’intérêt structurel à le préserver.

La propriété foncière, exercée avec conscience, inverse ce mécanisme. Elle transforme un espace vulnérable en un espace défendu. Et elle le fait sans dépendre de la bonne volonté collective, des majorités politiques ou des cycles électoraux. Elle le fait par le droit, par la structure, par l’intérêt bien compris du propriétaire à maintenir — voire à accroître — la valeur de ce qu’il détient sur le long terme.

Celui qui possède une forêt et qui raisonne à trente ans n’a aucun intérêt à la raser. Celui qui y passe sans la posséder n’a aucune raison structurelle de la protéger.

C’est peut-être, à ce jour, le levier écologique le plus sous-estimé qui existe : acheter de la terre et la défendre par l’état de droit.


Dépasser le dilemme par l’action

Revenons au dilemme initial. Ceux qui défendent la liberté individuelle et ceux qui défendent la responsabilité collective ont, les uns comme les autres, des arguments recevables. Le débat entre ces deux positions est légitime et probablement indépassable sur le plan théorique. Aucun essai ne le résoudra. Aucune idéologie ne l’a résolu.

Mais ce débat peut être dépassé localement, concrètement, par l’action. La propriété foncière responsable est l’un de ces points de convergence où les deux camps obtiennent ce qu’ils recherchent sans que l’un doive céder à l’autre.

Elle satisfait le partisan de la liberté — parce qu’elle repose entièrement sur le droit de propriété privée et l’initiative individuelle. Elle satisfait le partisan de la solidarité — parce qu’elle produit un résultat environnemental et territorial mesurable, au bénéfice d’une communauté plus large que le seul propriétaire. Elle satisfait l’écologiste — parce qu’elle génère une protection concrète, opposable juridiquement, sans dépendre d’un consensus politique qui peut changer à chaque élection.

Ce n’est ni du capitalisme vertueux ni du socialisme pragmatique. C’est ce qui se produit lorsqu’on cesse de théoriser et qu’on achète un hectare de forêt.


La condition nécessaire

Il serait malhonnête de conclure sans poser la question qui fragilise tout l’édifice : si la qualité du propriétaire est déterminante, comment s’assurer que les propriétaires soient à la hauteur de cette responsabilité ?

La réponse ne se trouve pas dans la réglementation — quoiqu’elle soit nécessaire. Elle ne se trouve pas dans la morale — quoiqu’elle soit souhaitable. Elle se trouve dans l’éducation.

Non pas une éducation qui dirait aux gens quoi penser de la propriété, mais une éducation qui leur donnerait les outils pour comprendre les systèmes dans lesquels ils vivent : les cycles économiques, les mécanismes de gouvernance, les logiques patrimoniales, les dynamiques écologiques. Une éducation qui formerait non pas des consommateurs de biens, mais des gouvernants de biens.

Cette éducation est aussi la condition pour que l’accès à la propriété ne reste pas le privilège de ceux qui savent déjà. La logique que nous décrivons ici — posséder pour protéger — ne tient que si elle n’est pas réservée à une classe figée de propriétaires. Elle tient si le mouvement existe, si de nouveaux profils accèdent à la propriété, si l’ascenseur fonctionne. Quand l’accès se fige, la propriété cesse d’être un levier et redevient un mur.

Ce sera l’objet d’une réflexion ultérieure. Mais il importait de le signaler ici : la propriété comme acte écologique est une thèse conditionnelle. Sa condition, c’est la circulation du savoir.


Conviction

Chez La Matrice Capital, la propriété foncière n’est pas un placement parmi d’autres. C’est un pilier stratégique, et ce pilier repose sur les fondements que nous venons de décrire : la conviction, étayée par l’histoire et la sociologie, que posséder de la terre est un acte de structuration — structuration d’un patrimoine, structuration d’une protection, structuration d’un rapport au temps qui dépasse l’horizon d’un individu.

La terre est la richesse première. Celle qui précède les monnaies, les marchés et les régimes. La posséder, c’est aussi la défendre.

Nous ne prétendons pas trancher un débat philosophique vieux de plusieurs siècles. Nous constatons qu’il existe un terrain précis — au sens littéral — où ce débat cesse d’être un obstacle. Et nous avons choisi d’y construire.

C’est une conviction modeste. Mais les convictions modestes ont un avantage sur les grandes idéologies : elles se vérifient au cadastre.

Elias, N. (1975). La Dynamique de l'Occident. Paris : Calmann-Lévy. (Édition originale : Über den Prozess der Zivilisation, Bâle, 1939.)